
La maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ) représente l’une des pathologies neurodégénératives les plus mystérieuses et les plus dévastatrices de notre époque. Cette encéphalopathie spongiforme transmissible affecte entre 100 et 150 nouvelles personnes chaque année en France, transformant progressivement le tissu cérébral en une structure poreuse rappelant une éponge. Contrairement à d’autres maladies neurodégénératives, la MCJ progresse avec une rapidité fulgurante, causant généralement le décès dans les six mois suivant l’apparition des premiers symptômes. Cette pathologie fascinante résulte d’un phénomène unique en médecine : la transformation d’une protéine normale en agent infectieux capable de se propager dans le système nerveux central.
Physiopathologie de la maladie de Creutzfeldt-Jakob et mécanismes prioniques
Structure et conformation pathologique de la protéine prion PrPSc
La protéine prion cellulaire normale (PrPc) constitue un élément essentiel du fonctionnement neuronal, participant aux mécanismes de signalisation cellulaire et de protection contre le stress oxydatif. Cette glycoprotéine membranaire adopte naturellement une structure tridimensionnelle riche en hélices alpha, lui conférant sa stabilité et sa fonction physiologique. Cependant, dans la maladie de Creutzfeldt-Jakob, cette protéine subit une transformation conformationnelle dramatique qui la convertit en prion scrapie (PrPSc).
La forme pathologique PrPSc se caractérise par une structure enrichie en feuillets bêta, modification qui altère radicalement ses propriétés biochimiques. Cette nouvelle conformation confère à la protéine une résistance exceptionnelle aux enzymes protéolytiques habituelles et aux méthodes de décontamination standard. Plus troublant encore, la PrPSc acquiert la capacité unique de catalyser la conversion des protéines PrPc normales environnantes selon un mécanisme d’auto-propagation.
Cascade de misfolding protéique et agrégation amyloïde cérébrale
Le processus de conversion prionique s’apparente à une réaction en chaîne moléculaire où chaque protéine mal repliée devient un agent de conversion pour les protéines saines avoisinantes. Cette cascade de misfolding génère progressivement des agrégats de PrPSc qui s’accumulent dans les compartiments cellulaires et extracellulaires. Ces dépôts amyloïdes perturbent l’architecture neuronale normale et compromettent les fonctions vitales des cellules nerveuses.
La propagation de l’anomalie conformationnelle suit des voies spécifiques dans le système nerveux central, expliquant la distribution caractéristique des lésions observées dans différents variants de la maladie. Les mécanismes de transport axonal et de transmission trans-synaptique facilitent la dissémination des prions pathologiques vers des régions cérébrales anatomiquement connectées.
Neuroinflammation et activation microgliale dans les encéphalopathies spongiformes
L’accumulation de prions pathologiques déclenche une réponse inflammatoire cérébrale impliquant l’activation massive des cellules microgliales. Ces cellules immunitaires résidentes du système nerveux central tentent initialement d’éliminer les agrégats protéiques anormaux mais contribuent paradoxalement à l’amplification du processus pathologique. L’activation microgliale s’accompagne
souvent de la libération de cytokines pro‑inflammatoires, de radicaux libres et d’enzymes protéolytiques qui aggravent les lésions neuronales. Comme dans un cercle vicieux, plus les dépôts de PrPSc augmentent, plus la microglie est activée, ce qui entretient la neuroinflammation chronique. Cette composante inflammatoire, longtemps sous-estimée dans les maladies à prions, apparaît aujourd’hui comme une cible thérapeutique potentielle pour limiter la propagation des lésions.
Parallèlement, les astrocytes réactifs participent à la gliose, modifient l’homéostasie du glutamate et de certains ions, et contribuent à la souffrance neuronale. Vous voyez comment, à partir d’un simple changement de conformation protéique, tout l’écosystème cérébral se dérègle progressivement ? Cette vision plus intégrée permet d’expliquer pourquoi la maladie de Creutzfeldt-Jakob partage certains traits communs avec d’autres maladies neurodégénératives comme Alzheimer ou Parkinson, où une activation microgliale similaire est observée.
Dégénérescence spongiforme et perte neuronale sélective
Sur le plan histopathologique, la signature des maladies à prions est la dégénérescence spongiforme de la substance grise. Au microscope, le cortex et les noyaux gris centraux présentent de nombreuses vacuoles, comme de minuscules « bulles » creusant le tissu cérébral, qui donnent cet aspect en éponge caractéristique. Ces vacuoles correspondent à des altérations profondes des neurones et des synapses, souvent associées à une perte neuronale marquée et à une gliose réactionnelle intense.
Cette destruction n’est pas uniforme : certaines régions, comme le cortex cérébral, le striatum, le thalamus ou le cervelet, sont plus vulnérables selon la souchet de prion en cause et le variant clinique de la MCJ. On parle de perte neuronale sélective, un peu comme si la maladie suivait un « itinéraire » privilégié dans le cerveau. Cette topographie des lésions explique la diversité des tableaux cliniques observés : troubles cognitifs prédominants lorsque le cortex associatif est atteint, ataxie majeure en cas d’atteinte cérébelleuse, ou encore troubles visuels si les voies occipito-pariétales sont touchées en priorité.
Classifications nosologiques et variants cliniques de la MCJ
Maladie de Creutzfeldt-Jakob sporadique et polymorphisme du codon 129
La forme sporadique de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJs) représente environ 85 % des cas recensés chaque année. Elle survient en l’absence de cause apparente, sans mutation familiale identifiée ni exposition connue à un prion exogène. L’âge moyen de début se situe autour de 60 à 65 ans, avec une évolution fulgurante vers le décès en 4 à 12 mois, ce qui en fait l’une des démences rapidement progressives les plus redoutées en neurologie.
Sur le plan génétique, un élément joue un rôle clé : le polymorphisme du codon 129 du gène PRNP, qui peut coder pour la méthionine (M) ou la valine (V). Les individus homozygotes (MM ou VV) au codon 129 présentent un risque accru de développer une MCJ sporadique et une susceptibilité différente aux diverses souches de prions. Ce polymorphisme influence également la présentation clinique et les profils neuropathologiques, ce qui a conduit à une classification détaillée des sous-types de MCJs (MM1, MV2, VV2, etc.) combinant génotype et type de PrPSc.
Formes familiales héréditaires liées aux mutations PRNP
Les formes héréditaires de maladie de Creutzfeldt-Jakob et les autres maladies à prions génétiques représentent environ 10 à 15 % des cas. Elles sont liées à des mutations autosomiques dominantes du gène PRNP, qui altèrent la stabilité de la protéine prion et favorisent sa conversion en PrPSc. Parmi les plus connues, on retrouve la mutation E200K associée à des formes familiales de MCJ, la mutation P102L décrite dans le syndrome de Gerstmann-Straüssler-Scheinker (GSS) ou encore la mutation D178N, à l’origine de l’Insomnie Fatale Familiale (IFF) lorsqu’elle est associée au génotype 129MM.
Cliniquement, ces formes génétiques se distinguent souvent par un début plus précoce, parfois dès la quarantaine, et une évolution plus lente que la forme sporadique. Le tableau peut s’écarter de la MCJ « classique », avec une ataxie prédominante dans le GSS ou des troubles du sommeil paradoxal majeurs dans l’IFF. Pour les familles concernées, la question du dépistage génétique prédictif est centrale et doit être abordée avec prudence, dans le cadre d’une consultation de génétique spécialisée, en raison des implications psychologiques et éthiques importantes.
Variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob et encéphalopathie spongiforme bovine
Le variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (vMCJ) a été identifié au milieu des années 1990 au Royaume-Uni, dans le contexte de l’épidémie d’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), plus connue sous le nom de « maladie de la vache folle ». Il a été démontré que l’agent prion responsable de l’ESB pouvait franchir la barrière d’espèce et infecter l’humain via la consommation de tissus bovins contaminés, en particulier les organes à haut risque comme le cerveau ou la moelle épinière.
La vMCJ se distingue de la forme sporadique par plusieurs points : elle touche des sujets plus jeunes (âge médian autour de 30 ans), débute volontiers par des symptômes psychiatriques (anxiété, dépression, irritabilité) puis évolue vers des troubles sensitifs douloureux, des anomalies motrices et finalement une démence. L’évolution est un peu plus lente, souvent sur 12 à 24 mois. Sur le plan neuropathologique, on observe des plaques amyloïdes florides caractéristiques. Depuis la mise en place de mesures strictes (interdiction des farines animales de ruminants, retrait des matériaux à risque spécifique à l’abattoir, surveillance épidémiologique), le nombre de nouveaux cas de vMCJ a fortement chuté, avec moins de 250 cas recensés dans le monde à ce jour.
Formes iatrogènes post-chirurgicales et transmission nosocomiale
Les formes iatrogènes de maladie de Creutzfeldt-Jakob résultent d’une transmission accidentelle du prion au cours d’actes médicaux ou chirurgicaux. Historiquement, plusieurs modes de contamination ont été identifiés : greffe de cornée ou de dure-mère provenant de donneurs infectés, administration d’hormone de croissance d’origine hypophysaire humaine contaminée, ou encore réutilisation de matériel neurochirurgical insuffisamment décontaminé. Dans ces situations, la période d’incubation peut atteindre 10 à 30 ans.
Aujourd’hui, grâce à des protocoles de stérilisation renforcés, à l’abandon des préparations d’origine humaine à risque et à une vigilance accrue des établissements de santé, ces formes iatrogènes sont devenues exceptionnelles. Néanmoins, le cas de la MCJ illustre de manière exemplaire la nécessité de procédures spécifiques pour les agents transmissibles non conventionnels, qui résistent aux méthodes classiques de désinfection. Pour les patients et les soignants, il est rassurant de rappeler que la MCJ ne se transmet pas par contact courant, par voie aérienne ou par les fluides corporels dans la vie de tous les jours.
Manifestations neurologiques et évolution symptomatique de la MCJ
Syndrome démentiel rapidement progressif et troubles cognitifs précoces
Sur le plan clinique, la maladie de Creutzfeldt-Jakob se manifeste avant tout par un syndrome démentiel rapidement progressif. Les premiers signes peuvent être discrets : difficultés de concentration, troubles de la mémoire récente, erreurs dans les tâches complexes du quotidien. En quelques semaines ou quelques mois, ces troubles cognitifs s’aggravent, s’accompagnant de désorientation temporo-spatiale, d’un ralentissement de la pensée et de troubles du langage, parfois proches de ceux observés dans la maladie d’Alzheimer mais évoluant beaucoup plus vite.
C’est justement cette vitesse d’évolution qui doit alerter : une démence qui s’installe et progresse en moins d’un an impose de rechercher une cause potentiellement réversible, mais aussi de penser à une maladie à prions. Dans certains cas, des symptômes psychiatriques inauguraux (anxiété, dépression, repli sur soi, hallucinations) peuvent retarder le diagnostic, surtout chez les patients plus jeunes. D’où l’importance, pour vous comme pour les soignants, de ne pas hésiter à demander un avis neurologique spécialisé lorsque l’évolution paraît inhabituellement rapide.
Myoclonies généralisées et anomalies du tracé électroencéphalographique
Au fil de l’évolution, la majorité des patients développent des myoclonies, ces secousses musculaires brusques, souvent déclenchées par un bruit, un toucher ou un stimulus lumineux. Elles peuvent intéresser un membre, le tronc ou tout le corps, et devenir très invalidantes. Les myoclonies constituent un signe clinique évocateur de MCJ, surtout lorsqu’elles surviennent dans un contexte de démence rapidement progressive.
L’électroencéphalogramme (EEG) joue un rôle important dans l’évaluation de ces patients. Dans de nombreux cas de MCJ sporadique, l’EEG montre des complexes périodiques triphasiques, bilatéraux, apparaissant à intervalles réguliers, qui sont assez caractéristiques même s’ils ne sont pas présents à tous les stades ni chez tous les patients. Ces anomalies, associées au tableau clinique, orientent fortement vers le diagnostic. Dans les variants génétiques ou la vMCJ, l’EEG peut être moins typique, ce qui illustre encore une fois la diversité des présentations.
Ataxie cérébelleuse et troubles de la coordination motrice
L’atteinte du cervelet et des voies cérébelleuses se traduit par une ataxie, c’est-à-dire des troubles de l’équilibre et de la coordination des mouvements. Le patient peut présenter une démarche instable, ébrieuse, évoquant une ivresse alcoolique, ou des difficultés à réaliser des gestes fins comme boutonner un vêtement ou porter un verre à la bouche sans le renverser. Dans certaines formes, notamment la vMCJ ou les formes génétiques de type GSS, ces troubles de la coordination peuvent figurer au premier plan.
Avec la progression de la maladie, les troubles moteurs s’aggravent : rigidité, bradykinésie, chutes à répétition, voire crises épileptiques dans certains cas. Vous imaginez l’impact sur l’autonomie : en quelques mois, un patient auparavant indépendant peut avoir besoin d’une aide permanente pour marcher, se nourrir, puis pour tous les gestes essentiels de la vie quotidienne. D’où l’importance d’une prise en charge pluridisciplinaire précoce (kinésithérapie, ergothérapie, aides techniques) pour maintenir le plus longtemps possible la qualité de vie.
Akinésie mutique et détérioration neurologique terminale
Au stade terminal, la plupart des patients atteints de maladie de Creutzfeldt-Jakob évoluent vers un tableau d’akinésie mutique. Ils ne parlent plus, ne répondent quasiment plus aux sollicitations verbales, et leurs mouvements spontanés sont extrêmement réduits. Ils peuvent toutefois ouvrir les yeux, suivre brièvement un stimulus visuel ou manifester des réactions élémentaires à la douleur, ce qui témoigne d’une conscience résiduelle minimale.
Cette phase s’accompagne souvent de troubles de la déglutition, d’un risque accru de fausses routes, d’infections respiratoires et d’escarres. Le décès survient généralement à la suite de complications intercurrentes (pneumonie, sepsis, défaillance respiratoire), quelques mois à deux ans après le début des symptômes selon la forme de MCJ. L’enjeu principal, pour l’équipe soignante et les proches, est alors d’assurer un accompagnement palliatif de qualité, en soulageant la douleur, l’anxiété et les myoclonies, et en respectant autant que possible les souhaits du patient.
Biomarqueurs diagnostiques et techniques d’imagerie cérébrale avancées
Protéine 14-3-3 et marqueurs tau dans le liquide céphalorachidien
Longtemps, le diagnostic de maladie de Creutzfeldt-Jakob ne pouvait être confirmé qu’après le décès, par l’examen histologique du cerveau. Aujourd’hui, plusieurs biomarqueurs dans le liquide céphalorachidien (LCR) permettent d’atteindre un diagnostic de forte probabilité de manière ante mortem. Parmi eux, la protéine 14‑3‑3 est l’un des plus utilisés : elle reflète une souffrance neuronale aiguë et massive, comme on l’observe dans la MCJ, mais aussi dans d’autres pathologies (accidents vasculaires cérébraux étendus, encéphalites, etc.).
C’est pourquoi cette analyse est le plus souvent couplée à la mesure d’autres marqueurs, comme les protéines tau totale et phospho‑tau, ou la protéine S100b. Un profil combinant démence rapidement progressive, présence de protéine 14‑3‑3 et élévation marquée de tau dans le LCR est très suggestif de MCJ, surtout si les diagnostics différentiels les plus fréquents ont été écartés. Néanmoins, aucun de ces marqueurs n’est parfaitement spécifique, d’où l’intérêt des tests de nouvelle génération.
Rt-quic et détection ultra-sensible des prions par amplification
La technique de Real-Time Quaking-Induced Conversion (RT‑QuIC) a révolutionné le diagnostic biologique des maladies à prions. Elle repose sur un principe simple mais puissant : utiliser une protéine prion recombinante normale comme substrat, puis mesurer en temps réel sa conversion en forme agrégée lorsqu’elle est en présence d’une très faible quantité de PrPSc provenant du LCR d’un patient. Cette réaction est amplifiée de manière cyclique, un peu comme une PCR pour les acides nucléiques, mais appliquée ici au misfolding protéique.
En pratique, le RT‑QuIC permet de détecter des quantités infimes de prions avec une sensibilité et une spécificité supérieures à 90 % pour la MCJ sporadique. Il constitue désormais un critère majeur dans les définitions de cas probables. De nouvelles variantes de ce test sont à l’étude pour analyser d’autres matrices (biopsies de muqueuse olfactive, peau, sang) et pour distinguer plus finement les différents variants cliniques de MCJ. Vous voyez comment, grâce à ces avancées, nous nous rapprochons d’un diagnostic quasi‑certain sans avoir recours à des gestes invasifs ?
IRM FLAIR et hypersignaux des noyaux gris centraux
L’imagerie par résonance magnétique (IRM) occupe une place centrale dans le bilan d’une démence rapidement progressive. Dans la maladie de Creutzfeldt-Jakob, les séquences pondérées FLAIR et T2 mettent typiquement en évidence des hypersignaux des noyaux gris centraux (striatum, putamen, thalamus) et parfois du cortex cérébral. Ces anomalies, bilatérales mais souvent asymétriques, traduisent la spongiose, la perte neuronale et les dépôts de PrPSc dans ces régions.
Certaines formes comme la vMCJ présentent des aspects caractéristiques, tels que le pulvinar sign (hypersignal du pulvinar thalamique) ou des atteintes prédominantes de régions spécifiques. Toutefois, l’IRM peut être normale aux tout premiers stades, ce qui ne permet pas d’exclure formellement une maladie à prions. Répéter l’examen après quelques semaines, lorsque le doute persiste, peut s’avérer déterminant dans le diagnostic.
Imagerie par diffusion DWI et restriction de la diffusibilité corticale
Les séquences de diffusion (DWI) et la carte de coefficient de diffusion apparent (ADC) sont aujourd’hui considérées comme les plus sensibles pour détecter précocement les lésions de MCJ. Elles montrent des hypersignaux en diffusion avec une baisse de l’ADC dans le cortex cérébral (aspect en ruban cortical) et/ou dans les noyaux gris centraux, témoignant d’une restriction de la diffusibilité de l’eau liée aux changements microstructuraux du tissu cérébral.
Dans plusieurs études, les anomalies DWI ont été observées à un stade où les autres séquences IRM, voire même les biomarqueurs LCR, étaient encore peu contributifs. En pratique, lorsque vous ou votre médecin êtes confrontés à une démence inexpliquée qui évolue en quelques semaines, une IRM incluant des séquences de diffusion de haute qualité est indispensable. Bien interprétés par un neuroradiologue expérimenté, ces signes orientent fortement vers la maladie de Creutzfeldt-Jakob et permettent d’écarter d’autres causes plus fréquentes mais potentiellement curables.
Innovations thérapeutiques et perspectives de recherche translationnelle
Molécules anti-prion et inhibiteurs de la conversion PrPc-PrPSc
À ce jour, aucun traitement curatif de la maladie de Creutzfeldt-Jakob n’est disponible, mais de nombreuses pistes thérapeutiques sont explorées. Une stratégie logique consiste à bloquer la conversion de la protéine prion normale en forme pathologique. Des molécules appelées anti‑prions ont été testées in vitro et dans des modèles animaux : certains composés tricycliques, des dérivés de la quinacrine, des tétracyclines ou encore des molécules se liant à la PrPc pour stabiliser sa conformation.
Les résultats sont encourageants sur le plan expérimental, avec parfois un allongement significatif de la survie chez l’animal lorsqu’elles sont administrées précocement. Toutefois, les essais cliniques chez l’humain ont jusqu’à présent été décevants, en raison notamment du diagnostic souvent tardif et de la difficulté à atteindre des concentrations suffisantes au niveau cérébral sans toxicité. La recherche continue à affiner ces approches, à optimiser les propriétés pharmacocinétiques et à identifier de nouvelles cibles dans la cascade du misfolding.
Immunothérapie passive et anticorps monoclonaux anti-prion
L’immunothérapie passive représente une autre voie prometteuse : l’idée est d’utiliser des anticorps monoclonaux dirigés contre la protéine prion pour neutraliser la forme pathologique ou empêcher sa propagation de cellule à cellule. Plusieurs anticorps ciblant différents épitopes de la PrP ont montré, dans des modèles murins, une réduction de la charge en prions et un ralentissement de la progression clinique lorsqu’ils sont administrés avant ou très tôt après l’infection.
Un essai clinique de phase précoce mené au Royaume-Uni évalue actuellement la tolérance et la pharmacocinétique d’un anticorps monoclonal anti‑PrP chez un petit nombre de patients atteints de MCJ. Même si l’on ne s’attend pas, à ce stade, à une guérison, ces travaux ouvrent la voie à des traitements combinés, à des approches prophylactiques chez des porteurs de mutations PRNP à très haut risque, ou encore à des applications dans d’autres maladies « prion‑like » comme Alzheimer ou Parkinson. Comme souvent en neurologie, la frontière entre recherche fondamentale et essai thérapeutique devient ici très ténue.
Thérapies géniques et stratégies d’ARN interférent ciblant PRNP
Étant donné que la protéine prion normale est indispensable à la propagation de la maladie, réduire son expression dans le cerveau pourrait théoriquement empêcher ou freiner la MCJ. C’est le principe des approches par oligonucléotides antisens (ASO) ou par ARN interférent (ARNi) ciblant le gène PRNP. Des études chez la souris ont montré qu’une diminution partielle de la PrPc est bien tolérée et protège contre l’infection par des prions.
Des programmes de développement préclinique sont en cours pour adapter ces technologies à l’humain, en s’inspirant des succès obtenus dans d’autres maladies neurologiques génétiques (comme l’amyotrophie spinale). Les défis sont nombreux : garantir une distribution suffisante dans le cerveau, maîtriser la durée d’action, éviter les effets hors cible. Mais à moyen terme, ces thérapies géniques ciblant PRNP pourraient représenter une option pour les personnes porteuses de mutations familiales de haute pénétrance, voire pour des patients à un stade très précoce de MCJ détecté par des biomarqueurs ultra-sensibles.
Neuroprotection et modulation de la neuroinflammation microgiale
Au-delà du blocage direct du prion, des approches plus globales visent à protéger le cerveau contre la cascade de dommages induits par la maladie. Des agents neuroprotecteurs, des modulateurs du stress oxydatif, ou des molécules ciblant les voies de mort cellulaire programmée sont à l’étude. De même, la modulation de la neuroinflammation microgliale suscite un intérêt croissant, avec l’idée d’orienter la microglie vers un phénotype plus réparateur et moins toxique.
Si ces traitements ne s’attaquent pas directement à la cause première (le prion), ils pourraient en revanche ralentir la progression des symptômes et prolonger les phases fonctionnelles de la maladie. Combinés à des approches plus spécifiques (anti‑prions, anticorps, ASO), ils pourraient à terme constituer un arsenal thérapeutique multimodal, un peu comme on le fait déjà dans d’autres pathologies chroniques complexes comme le cancer ou l’infection par le VIH.
Essais cliniques internationaux et développements pharmaceutiques récents
La rareté de la maladie de Creutzfeldt-Jakob rend les essais cliniques particulièrement difficiles à concevoir et à mener. Comment évaluer l’efficacité d’un traitement lorsqu’il n’y a que quelques dizaines de nouveaux cas par an dans un pays, et que l’évolution est si rapide ? Pour répondre à ce défi, des réseaux internationaux se sont structurés, comme le European Creutzfeldt-Jakob Disease Surveillance Network ou des consortiums nord-américains et asiatiques, afin de mutualiser les données cliniques, biologiques et d’imagerie.
Ces collaborations permettent de concevoir des essais multicentriques, d’harmoniser les critères diagnostiques et de mieux documenter l’histoire naturelle de la maladie, un prérequis indispensable pour mesurer l’impact d’une intervention thérapeutique. Plusieurs molécules candidates (anti‑prions, modulateurs de la PrP, agents neuroprotecteurs) ont déjà fait l’objet d’études de phase I/II, principalement centrées sur la tolérance et la faisabilité. Jusqu’ici, aucune n’a encore démontré un bénéfice clinique net, mais chacune apporte des informations précieuses pour affiner les stratégies futures.
Parallèlement, l’industrie pharmaceutique et les biotech s’intéressent de plus en plus aux mécanismes prion‑like communs à plusieurs maladies neurodégénératives. Les investissements réalisés pour cibler la PrP pourraient ainsi bénéficier à des approches plus larges contre les agrégats de bêta‑amyloïde, d’alpha‑synucléine ou de tau. En d’autres termes, la MCJ, malgré sa rareté, sert de modèle expérimental pour mieux comprendre et peut-être traiter un ensemble beaucoup plus vaste de pathologies du vieillissement cérébral. Pour les patients et leurs proches, l’espoir réside dans cette dynamique de recherche translationnelle qui, à terme, pourrait transformer un diagnostic aujourd’hui fatal en maladie mieux contrôlée, voire un jour évitable.